L’anxiété de performance dans l’autisme : quand la valeur se mesure à la survie sociale
- Florence
- 5 déc. 2025
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Dernière mise à jour : 8 déc. 2025
1. De quoi parle-t-on vraiment ?

L’anxiété de performance, c’est la peur constante de ne jamais être assez : assez rapide, assez clair, assez compétent, assez « comme il faut ». Chez les personnes autistes, ce n’est pas seulement une question d’estime de soi : c’est un mécanisme d’adaptation neurologique né d’une vie entière passée à compenser.
Chaque tâche devient une épreuve évaluée : parler, écrire un mail, participer à une réunion, gérer un imprévu.Ce n’est pas un besoin de validation, mais la peur, apprise et répétée, que la moindre erreur entraîne une sanction sociale.
2. Les racines neurobiologiques
Comme toujours dans le TSA, avant d'être un trait psychologique, ou un aspect de votre personnalité, ce rapport à la performance est en premier lieu neurologique. L’anxiété de performance s’ancre dans le système limbique et la régulation du stress :
L’amygdale, plus réactive dans le TSA, détecte le jugement social comme une menace réelle (Kliemann et al., 2012, il y s'agit d'une conclusion extrapolée, non d'une donnée évaluée de façon factuelle).
Le cortex préfrontal, chargé d’inhiber cette peur, est souvent débordé en situation d’évaluation (Uddin et al., 2017).
Le circuit dopamine-cortisol s’active en continu, maintenant un état d’hypervigilance et d’anticipation du danger.
Cette boucle neurobiologique crée un mode de survie intellectuelle : le cerveau anticipe la critique avant même qu’elle n’existe, et même si elle n'existe jamais. Le passage à l'action, à la tâche, quelle qu'elle soit, active un système de peur biologique d'un jugement perçu possible.
Résultat : perfectionnisme extrême, rumination, auto-surveillance, incapacité à se détendre une fois la tâche terminée.
3. Le poids du système et de la norme sociale
L’anxiété de performance n’est pas seulement un phénomène individuel : elle est alimentée par le contexte social et institutionnel. Depuis l’enfance, les personnes autistes sont évaluées sur leur capacité à imiter le fonctionnement neurotypique :
“Regarde-moi dans les yeux.”
“Fais un effort pour participer.”
“Tu devrais parler plus fort / moins fort / différemment.”
Ces injonctions façonnent une identité conditionnelle : « je mérite d’être accepté.e seulement si je performe correctement ».
Les études montrent que plus une personne autiste camoufle ses traits, plus son niveau d’anxiété augmente (Cage et al., 2018). Ce camouflage est coûteux : il mobilise les circuits exécutifs, épuise la dopamine et entretient un stress chronique.D’où la fréquence du burn-out autistique (Raymaker et al., 2020), qui est souvent le point de rupture de cette hyper-performance.
4. Ce que disent les études
Les travaux disponibles montrent que les adultes autistes présentent plus souvent des manifestations anxieuses que la population générale. Par exemple, une étude populationnelle a mis en évidence une prévalence plus élevée des troubles anxieux chez des adultes autistes comparés à un groupe contrôle (Lugo-Marin et al., 2019). D’autres recherches soulignent également un risque accru d’anxiété sociale et de difficultés liées à la peur d’échouer ou de décevoir dans l’autisme adulte (Bejerot et al., 2014).
Des recherches récentes montrent aussi que de nombreuses personnes autistes décrivent des stratégies de camouflaging social, souvent associées à un stress accru, un perfectionnisme élevé et un sentiment d’épuisement. Plusieurs études ont mis en évidence ces liens, notamment la relation entre camouflaging et détresse psychique (Livingston et al., 2019) ainsi que les effets négatifs perçus et l’épuisement associé au masking chez l’adulte autiste (Bradley et al., 2021). Ces éléments contribuent à renforcer l’anxiété de performance, en particulier dans les contextes sociaux ou professionnels.
5. Quand la performance devient identitaire
Dans une société où la valeur est confondue avec la productivité, l’autiste "performant" devient un modèle paradoxal : on le félicite pour sa rigueur, son endurance, son perfectionnisme… sans voir que ces qualités sont souvent le symptôme d’un système de défense. On crée artificiellement une image de l'autisme, fantasmée, "super-pouvoirisée", qui déjà n'existe pas, est invalidante envers les difficultés, mais en plus culpabilisent ceux qui ne s'identifient pas à cette image imaginaire.
Il faut tuer ces fantasmes de sur performance dans le spectre et hors du spectre. Arrêter de véhiculer des notions fausses de ce qu'une personne peut humainement accomplir, et cesser les présentations binaires de l'autisme : ce n'est pas QUE un super pouvoir, ni QUE des déficits. Etre autiste, c'est être une personne avec ses forces et ses difficultés. Seulement ces forces et difficultés imposent des aménagements et ne doivent pas être soumises à une suradaptation couteuse.
Cette suradaptation finit par détruire le lien entre identité et action :
« Si je ne performe pas, je disparais. »C’est la forme la plus silencieuse de l’anxiété de performance : celle où l’on ne cherche plus à être bien, mais juste à ne pas décevoir ou mal faire.
6. Et maintenant ?
Replacer la performance à sa juste place
Une tâche ratée ne définit pas la valeur d’une personne. Tout le monde rate. Tout le temps. Aucun humain n'a jamais vécu 100 ans sur cette Terre en faisant tout, tout le temps, exactement comme il faut.
Ce que vous appelez “échec” est souvent une réaction physiologique d’épuisement. Vous accomplissez bien plus et bien mieux que vous ne vous autorisez à le percevoir.
Le repos, la lenteur et la prévisibilité ne sont pas des faiblesses, mais des besoins neurologiques.
Changer le cadre plutôt que la personne
Les environnements (écoles, entreprises, familles) doivent cesser d’évaluer les personnes autistes sur leur "conformité" et commencer à mesurer leur efforts selon des modes de fonctionnement divers. Les évaluations doivent impérativement tenir compte des diversités humaines, et cesser les injonctions normatives.
Créer des conditions prévisibles, explicites, cohérentes et non menaçantes est une mesure d’accessibilité, pas un privilège.
7. En conclusion
L’anxiété de performance dans l’autisme n’est pas un “trouble de la confiance en soi”. C’est la somme de trois forces :
un système nerveux hyper-réactif au jugement,
un monde social bâti sur l’évaluation permanente,
et une histoire d’adaptation forcée à la norme.
Apprendre à s’en détacher, c’est reprendre le contrôle de son énergie et restaurer une forme de paix cognitive. Et si la vraie performance, finalement, c’était d’exister sans avoir à prouver qu’on le mérite ?
Références
Cage et al., 2018 – Understanding the Reasons, Contexts and Consequences of Camouflaging in Autism – DOI: 10.1089/aut.2018.0004
Étude qualitative examinant les motivations et effets du camouflaging chez des adultes autistes.Montre que le masking est perçu comme coûteux, épuisant et impactant l’identité.Souligne une association entre camouflage et détresse psychologique.
Dalton et al., 2005 – Gaze Fixation and the Neural Circuitry of Face Processing in Autism – DOI: 10.1038/nn1421
Analyse en IRMf des réponses cérébrales lors du traitement des visages. Montre qu’une fixation oculaire réduite modifie l’activité du fusiforme et de l’amygdale. Démontre un lien direct entre patterns de regard et activation des circuits sociaux et amygdaliens.
Hirvikoski et al., 2019 – Factors Associated with Anxiety in Autistic Adults – DOI: 10.1007/s10803-018-3726-3
Étude évaluant les facteurs associés aux niveaux d’anxiété chez adultes autistes.Met en évidence l’influence de la qualité de vie, du stress et des conditions environnementales.Montre une grande variabilité des profils anxieux en fonction du contexte de vie et son aspect déclencheur.
Kliemann et al., 2012 – The Role of the Amygdala in Atypical Gaze on Emotional Faces in Autism – DOI: 10.1523/JNEUROSCI.0984-12.2012
Étude IRMf examinant le lien entre regard et activité amygdalienne.Montre que des patterns de regard atypiques modulent la réponse émotionnelle. Documente des différences de traitement des visages chez personnes autistes.
Livingston et al., 2020 – The Mental Health Costs of Camouflaging and Perfectionism in Autism – DOI: 10.1002/aur.2303
Analyse les relations entre camouflaging, perfectionnisme et santé mentale.Montre que le camouflage est associé à une augmentation de la détresse psychologique. Indique que perfectionnisme et masking peuvent interagir dans la vulnérabilité émotionnelle.
Maddox & White, 2015 – Comorbid Social Anxiety Disorder in Adults with Autism Spectrum Disorder – DOI: 10.1007/s10803-014-2261-y
Étude sur la prévalence et les caractéristiques de l’anxiété sociale chez adultes autistes.Met en évidence des niveaux plus élevés d’anxiété sociale que dans les populations neurotypiques.Souligne l’impact de ces symptômes sur le fonctionnement quotidien.
